Mohamed Bouakel, DG de Biodattes Algérie : « Le tissu économique algérien doit passer d’un management patronal à une culture d’entreprise institutionnelle »
Propos recueillis par Sarah Raymouche
Chapeau
Passer de la gestion stratégique du capital humain au sein de géants mondiaux tels que GSK, Schneider Electric ou Alcatel, à la direction générale d’un fleuron de l’exportation agroalimentaire locale : c’est le pari audacieux réussi par M. Mohamed Bouakel, actuel Directeur Général de Biodattes Algérie. Convaincu que les performances économiques découlent directement de l’épanouissement humain, il partage avec nous son expertise sans filtre sur les mutations profondes de la culture d’entreprise en Algérie, face aux nouveaux défis managériaux et générationnels.
Soir RH & Carrière : Comment définiriez-vous la culture d’entreprise en Algérie aujourd’hui ?
Mohamed Bouakel : Une réponse trop frontale pourrait être mal interprétée. Permettez-moi plutôt de structurer ma réflexion de manière positive afin de bien poser les enjeux.
La culture d’entreprise est la « personnalité morale » d’une organisation, sa manière propre de faire les choses. Elle regroupe les valeurs, les croyances, les attitudes et les comportements partagés par ses membres. Lorsqu’elle est forte, claire et équitable, elle constitue un levier de performance majeur, tant en interne (attraction et rétention des talents, engagement des collaborateurs, fluidité de la communication, autonomie) qu’en externe (compétitivité, fidélisation client et image de marque). Ce socle repose sur une vision, des valeurs incarnées par le leadership, des rituels d’équipe (onboarding, partages d’expérience) et un cadre de travail adapté.
Pourtant, lorsqu’on observe le tissu économique algérien actuel — sans généraliser —, force est de constater qu’un grand nombre d’entreprises ne fonctionnent pas selon la logique d’une personne morale structurée, mais selon celle d’une personne physique. La culture d’entreprise y est trop souvent le simple reflet de la personnalité, de l’humeur, des convictions ou des micro-décisions du patron (propriétaire ou fondateur). Cela génère une instabilité chronique où la règle s’adapte à l’individu, et non l’inverse.
Au quotidien, ce décalage se manifeste par plusieurs signaux faibles :
Heureusement, des exceptions notables existent. Certaines filiales, grands groupes privés structurés ou start-ups modernes ont réussi à bâtir une culture solide en institutionnalisant leurs pratiques : systèmes d’évaluation transparents, gouvernance claire et formation continue. En Algérie, l’enjeu majeur de cette phase de transition est d’institutionnaliser les valeurs pour que l’organisation repose sur des règles stables, capables de survivre aux personnes qui les dirigent.
Quelles sont les principales différences culturelles que vous observez entre les entreprises familiales locales, les grands groupes publics et les multinationales installées en Algérie ?
On peut segmenter le marché en trois grands modèles culturels distincts :
Le grand défi actuel du marché algérien réside dans l’hybridation : faire évoluer les entreprises familiales vers des normes de gouvernance institutionnelles (allier l’agilité du privé à la rigueur de la multinationale) pour sécuriser le passage de flambeau intergénérationnel.
Quels sont les traits culturels de la société algérienne qui influencent le plus le management au quotidien, en bien ou en mal ?
Notre culture sociale s’invite inévitablement dans l’entreprise, avec des forces remarquables et des freins qu’il faut savoir manager.
Les leviers culturels positifs :
Les freins culturels à surmonter :
L’AVIS DE L’EXPERT
Messageries instantanées (WhatsApp, Viber) : fixer les limites pour éviter le harcèlement managérial
L’usage banalisé des groupes WhatsApp et Viber professionnels en Algérie brouille la frontière entre vie privée et vie professionnelle. Sans cadre précis, l’envoi de directives après les heures de bureau bascule rapidement vers une forme invisible de harcèlement moral.
DÉCRYPTAGE
Allocation chômage et rentrée du 4 octobre : Le virage imminent de l’insertion active
À quelques jours de la rentrée officielle de la formation professionnelle fixée au 4 octobre 2026, le marché du travail s’apprête à vivre un tournant structurel majeur.
Fini le temps où l’allocation chômage était perçue comme une simple rente de subsistance. Avec l’entrée en vigueur du nouveau décret exécutif (Décret exécutif n° 26-87 du 21 janvier 2026), le dispositif s’est définitivement mué en un tremplin d’insertion active. Pour cette session, ce sont près de 65 000 bénéficiaires de la prime de chômage qui intègrent obligatoirement les bancs des CFPA et instituts nationaux.
Ce que change le nouveau décret
Le texte législatif redéfinit entièrement les règles du jeu pour les primo-demandeurs d’emploi. L’accès aux 18 000 DA mensuels est désormais conditionné par une contrepartie stricte : l’obligation de suivre une formation ciblée. L’Agence Nationale de l’Emploi (ANEM) applique un contrôle rigoureux. Tout bénéficiaire qui refuse une orientation vers un cursus de formation professionnelle ou rejette une offre d’emploi adaptée voit son allocation immédiatement suspendue. Le renouvellement de l’aide, désormais annualisé, passe par l’évaluation fine de cette assiduité.
Des formations calquées sur la réalité du terrain
L’articulation entre le ministère du Travail et celui de la Formation professionnelle s’appuie sur une cartographie des métiers dits « en tension ». L’offre pédagogique a été élargie : les chômeurs sans qualification ne suivent plus de simples initiations, mais s’orientent vers des parcours qualifiants (jusqu’à 6 mois) ou des cursus diplômants longs (jusqu’à deux ans). L’accent est mis sur les secteurs stratégiques déficitaires en main-d’œuvre :
L’objectif : Un emploi durable plutôt qu’une aide sociale
Les premiers indicateurs partagés par les directions de l’emploi montrent déjà une nette amélioration des sorties du dispositif vers un emploi durable. En connectant directement la base de données de la plateforme Minha aux besoins en compétences des entreprises locales, l’État crée une passerelle directe vers l’entreprise. La rentrée marque ainsi la fin de l’attente passive : se former devient le premier métier du chercheur d’emploi algérien.
FOCUS DE LA SAISON
Le quota légal des 1 % de travailleurs handicapés : L’heure des bilans d’accessibilité et d’intégration
À l’approche de la clôture des déclarations annuelles, les directions des ressources humaines font face au durcissement des contrôles de l’Inspection du travail concernant l’application de la loi n° 02-09 du 8 mai 2002 relative à la protection et à la promotion des personnes en situation de handicap, complétée par son décret exécutif n° 14-214. En Algérie, toute entreprise ou institution publique employant plus de 20 salariés a l’obligation légale de réserver au moins 1 % de ses postes à cette catégorie de travailleurs. Le dernier trimestre de l’année s’impose comme la période charnière pour auditer l’aménagement des postes de travail. L’accent est mis sur l’accessibilité numérique et physique. Les entreprises ne pouvant pas respecter ce quota d’ici décembre s’exposent au versement d’une contribution financière compensatoire versée directement au fonds de solidarité nationale.
Les données récentes des cabinets RH révèlent que l’intégration se concentre majoritairement sur certains profils spécifiques. Les handicaps moteurs légers ou stabilisés, ainsi que les déficiences sensorielles partielles (notamment auditives), sont statistiquement les plus intégrés dans le tissu économique national. Ce choix s’explique souvent par la relative facilité d’adaptation des infrastructures existantes par rapport aux handicaps lourds ou visuels totaux, qui exigent des investissements matériels beaucoup plus lourds et une refonte complète des postes de travail.
Sur le terrain du recrutement, les métiers liés à l’administration et à la gestion de la relation client se positionnent en tête des insertions réussies. Les postes les plus fréquemment occupés par les travailleurs en situation de handicap en Algérie sont :
Pour les DRH, le défi de ce dernier trimestre dépasse le simple cadre de la conformité légale. Réussir cette obligation de 1 % exige une véritable stratégie d’inclusion : sensibilisation des équipes managériales pour briser les stéréotypes, aménagement des horaires de travail, et utilisation de technologies d’assistance (lecteurs d’écran, postes ergonomiques). Transformer une contrainte réglementaire en une opportunité managériale permet d’enrichir la responsabilité sociale de l’entreprise (RSE) tout en valorisant des compétences souvent sous-estimées sur le marché national.
INDICATEUR SRC
500 000 placements de demandeurs d’emploi en entreprise sont visés par la nouvelle feuille de route de l’Agence Nationale de l’Emploi (ANEM). Impulsé par le ministère du Travail, ce plan s’appuie sur une refonte des algorithmes de sa plateforme numérique pour accélérer la mise en relation entre candidats et recruteurs. L’objectif principal est de faire chuter le taux de chômage national sous la barre des 11,70 % d’ici décembre.
ÉCHOS SRC
Propos recueillis par Sarah Raymouche 06 55 69 91 79
Le soir d’Algérie