«L'IA est le grand virage que l'enseignement supérieur ne peut pas manquer»
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Interview sans filtre avec Abdelfettah Herizi, Directeur Général de Leancubator : 

Dans notre précédente édition, Abdelfettah Herizi, Directeur Général de Leancubator, levait le voile sur les freins psychologiques et le lourd défi de la crédibilité auxquels font face les étudiants-entrepreneurs algériens. Pour cette seconde partie de notre « Interview sans filtre », l’expert décrypte l’urgence pour l’université d’intégrer l’Intelligence Artificielle, détaille les passerelles indispensables avec le monde réel et répond sans détour : le “diplôme-startup” est-il un simple effet de mode ou une usine à entreprises viables ? Suite et fin de notre entretien.

Porpos recullis par Sarah Raymouche 

Soir RH et Carrière: Face aux mutations rapides du marché du travail, quelles sont les compétences comportementales (soft skills) et techniques prioritaires que l’enseignement supérieur devrait intégrer pour rendre les jeunes autonomes ?
Abdelfettah Herizi: Le décalage entre les curricula universitaires et la vitesse d’évolution du marché est universel. Pour notre contexte, trois compétences comportementales (soft skills) nous semblent particulièrement déterminantes : la capacité à travailler en mode projet (produire des résultats dans des délais contraints), la capacité à communiquer et à convaincre (défendre une idée plutôt que de restituer un cours), et enfin la capacité à itérer (tester, échouer, corriger et recommencer).

Sur le plan technique, l’accent doit être mis sur la maîtrise des outils numériques de collaboration, la culture des données, et surtout l’Intelligence Artificielle. L’IA s’impose désormais comme une compétence incontournable, que ce soit pour gagner en productivité courante ou pour l’intégrer dans des processus métiers avancés. C’est le grand virage que l’enseignement supérieur ne peut pas se permettre de manquer.

SRH: Vous admettez vous-même que les cours universitaires peinent structurellement à suivre la vitesse du marché. Si l’université met des années à valider la refonte d’un programme, comment peut-elle former à l’IA en temps réel alors que cette technologie change chaque mois ? Ne risque-t-on pas de former des diplômés avec une guerre de retard ? 

Abdelfettah Herizi: C’est une limite structurelle réelle, et elle n’est pas propre à l’Algérie. Aucune institution académique au monde ne peut réviser ses programmes à la vitesse à laquelle évolue l’intelligence artificielle. La réponse ne viendra pas d’une réforme des curricula, elle viendra de la capacité à construire des passerelles avec des acteurs agiles : certifications courtes, programmes spécialisés, partenariats avec des structures opérationnelles. L’université doit accepter de ne pas tout couvrir, et développer des partenariats avec des dispositifs complémentaires qui fonctionnent en temps réel. Ce qui est certain, c’est que former à l’usage de l’IA ne nécessite pas d’attendre une réforme : cela commence par l’intégrer dans les pratiques pédagogiques quotidiennes, dès aujourd’hui.

Comment les structures d’accompagnement comme Leancubator peuvent-elles collaborer plus étroitement avec les universités pour créer une passerelle durable, capable de transformer les projets d’études en entreprises viables ?
Il faut lever un malentendu : les incubateurs universitaires et les structures privées ne sont pas en concurrence. Ils ont des périmètres complémentaires. L’incubateur universitaire opère à l’échelle du campus, dans un cadre académique. Une structure comme Leancubator intervient à l’échelle nationale et internationale, offrant une exposition directe au marché réel, aux acteurs sectoriels et aux investisseurs.

Notre rôle est de compléter l’offre des universités en sortant l’étudiant-entrepreneur de sa bulle académique pour le confronter aux exigences de résultats du marché. La clé réside dans le co-développement de programmes conjoints et dans l’incitation active des étudiants à intégrer des programmes d’incubation externes parallèlement à leur cursus. C’est cette trajectoire, éprouvée au fil des 8 éditions de l’Algeria Startup Challenge, qui permet de transformer efficacement une idée de fin d’études en une entreprise viable et ancrée dans le marché.

 Avoir 45 % d’étudiants dans vos challenges, c’est une belle vitrine. Mais si on regarde les chiffres après l’obtention du diplôme : combien de ces projets étudiants se transforment réellement en véritables SARL ou SPA viables et génératrices de revenus après un ou deux ans ? N’y a-t-il pas un effet de mode autour du “diplôme-startup” qui s’effondre une fois les études finies ? 

La question de la transformation des projets en entreprises pérennes est légitime, mais elle ne se pose pas différemment pour un étudiant que pour un professionnel expérimenté. L’échec entrepreneurial est une réalité du marché que tout porteur de projet affronte, quel que soit son âge ou son parcours. Ce n’est pas une spécificité de l’entrepreneuriat étudiant.

Ce que nous observons dans nos programmes, c’est que de plus en plus d’étudiants passent à l’action, et certains construisent des projets sérieux et viables. Et si les étudiants manquent d’expérience, ils disposent d’avantages que les profils seniors n’ont plus : du temps, moins d’engagements personnels et financiers, et une capacité à tester, à rater, à recommencer sans que cela compromette une carrière ou une situation familiale. À cela s’ajoute un atout souvent négligé : leur regard neuf. N’étant pas encore conditionnés par les pratiques et les codes historiques d’un secteur, ils abordent des problématiques sous un angle que l’expérience a parfois tendance à figer, et c’est précisément de là que peuvent émerger les innovations les plus disruptives. Tester tôt, c’est apprendre à moindre coût et innover sans les freins du passé.

L’avis de l’expert

Étudiants : 5 clés pour transformer votre projet en Start-up

Dans le cadre du décret exécutif portant statut de la start-up en Algérie, l’écosystème offre des opportunités inédites aux jeunes diplômés. Pour réussir votre transition de l’université au marché, voici les axes prioritaires :

  • Valider le Label « Projet Innovant » : Introduisez votre demande auprès du comité national dès le prototypage pour débloquer les avantages fiscaux et l’accès aux financements publics (ASF).
  • Résoudre un vrai problème local : Ne copiez pas un modèle étranger. Concentrez-vous sur des solutions concrètes adaptées aux réalités du marché algérien (logistique, fintech, agriculture, e-commerce).
  • Intégrer un incubateur universitaire : Profitez des structures d’accompagnement (BlueZone, incubateurs des universités) pour affiner votre Business Model et tester votre produit de manière encadrée.
  • Créer une équipe pluridisciplinaire : Un bon projet ne repose pas uniquement sur la technique. Associez des profils ingénieurs, commerciaux et financiers dès le départ.
  • Viser le MVP (Produit Minimum Viable) : Ne perdez pas de temps à chercher le produit parfait. Lancez une version simplifiée sur le marché pour collecter les retours des utilisateurs algériens et pivoter rapidement.

LE DÉCRYPTAGE

Prix présidentiel de la meilleure Start-up : Le coup de pouce stratégique qui bouscule l’écosystème

L’échéance approche à grands pas pour les porteurs de projets innovants en Algérie. Face à l’engouement suscité par cette première édition, les autorités ont accordé un sursis réglementaire majeur en repoussant la date limite de dépôt des candidatures au 10 septembre 2026 sur la plateforme officielle startupoftheyear.dz. Ce coup de pouce logistique et temporel est directement lié à une annonce de la plus haute importance : la publication au Journal Officiel du décret présidentiel n° 26-277 signé par le président de la République, M. Abdelmadjid Tebboune, qui double, voire triple, l’enveloppe financière globale allouée aux lauréats. 

Une revalorisation financière hautement stratégique

L’objectif du gouvernement est clair : donner une impulsion décisive aux jeunes pousses nationales en quête de capitaux pour financer leur phase d’amorçage ou d’accélération. À la faveur de cette nouvelle réglementation, la structure des dotations se décline désormais ainsi : 

  • Meilleure Scale-up (Label Scale-up) : La récompense passe de 3 à 6 millions DA (600 millions de centimes).
  • Meilleure Start-up (Label Start-up) : La dotation est portée de 2 à 4 millions DA (400 millions de centimes).
  • Meilleur Projet Innovant (Label Projet Innovant) : La prime triple, grimpant de 1 à 3 millions DA (300 millions de centimes), à répartir équitablement en cas d’œuvre collective.

Un filtrage rigoureux basé sur les standards internationaux

Pour légitimer cette dotation étatique, le processus d’évaluation s’affranchit des lourdeurs bureaucratiques classiques. Le ministère de l’Économie de la connaissance, des Start-up et des Micro-entreprises s’appuie sur un jury totalement indépendant. Celui-ci réunit des experts technologiques locaux, des représentants de l’Institut national algérien de la propriété industrielle (INAPI) pour sécuriser la brevetabilité, ainsi que des compétences issues de la diaspora algérienne à l’étranger. 

Les dossiers soumis en ligne via startupoftheyear.dz seront passés au crible selon quatre critères cardinaux : le niveau d’innovation de rupture, la faisabilité économique, l’impact socio-économique global et la capacité intrinsèque des équipes à s’imposer sur le marché algérien. 

Ce que cela change pour le marché de l’emploi et des RH

L’attractivité financière et la reconnaissance institutionnelle de ce prix accélèrent le transfert des profils hautement qualifiés (développeurs, experts en IA, directeurs financiers) des entreprises traditionnelles vers l’écosystème des start-up. 

La consécration des lauréats, prévue en marge de la Semaine mondiale de l’entrepreneuriat en novembre, servira de vitrine nationale. Pour les DRH du secteur privé et public, le message est limpide : face à cette nouvelle concurrence entrepreneuriale soutenue au plus haut sommet de l’État, moderniser la marque employeur et proposer des environnements de travail agiles n’est plus une option, c’est une urgence vitale pour retenir les talents de demain.

FOCUS DE LA SAISON

La rentrée sociale : l’art de gérer le “post-vacation blues” et les soldes de congés

Au lendemain de la période estivale, le retour au bureau en ce mois de septembre s’accompagne d’un défi managérial récurrent en Algérie : la baisse de régime des équipes et la gestion administrative des reliquats de congés. Conformément à la législation  du travail (Loi 90-11), le congé annuel est un droit inaliénable, mais sa planification post-été vire souvent au casse-tête pour les DRH, entre ceux qui veulent prolonger et ceux qui reviennent sans motivation.

Pour remobiliser les troupes et assainir la gestion dès cette rentrée, la rédaction préconise trois actions :

  • Fixer les entretiens de calage des reliquats : Ne laissez pas traîner les jours non pris. Établissez dès maintenant le planning des départs fractionnés pour le dernier trimestre afin d’éviter le blocage des services en fin d’année.
  • Mettre en place des réunions de “re-boarding” : Au lieu de plonger directement les salariés sous une montagne de dossiers, organisez des sessions de mise à niveau collectives pour partager les priorités de la rentrée et recréer la cohésion d’équipe.
  • Valoriser la flexibilité des horaires de rentrée : Pour les parents d’élèves qui gèrent la rentrée scolaire en parallèle, accorder quelques aménagements d’horaires temporaires durant la première semaine s’avère un excellent levier de motivation et de fidélisation à moindre coût.

ÉCHOS SRC

  • Remaniement ministériel : Mohamed Hattab s’installe au Travail.
    Fraîchement nommé à la tête du ministère du Travail, de l’Emploi et de la Sécurité sociale en remplacement d’Abdelhak Saihi, Mohamed Hattab a officiellement pris ses fonctions ce mois-ci. Les DRH et partenaires sociaux scrutent déjà la feuille de route du nouveau ministre, notamment sur les chantiers stratégiques de modernisation de l’Inspection du travail annoncés pour cette rentrée. 
  • Cap sur la Bourse d’Alger pour les entreprises en croissance.
    Le marché financier s’ouvre aux jeunes pousses de la Tech. La Société de gestion de la Bourse des valeurs (SGBV) vient de signer un partenariat officiel avec l’Algeria Startup Challenge 2026. Objectif affiché : assouplir les conditions d’accès au compartiment de croissance (aucun capital minimum exigé, tickets dès 10 millions DA) pour permettre aux entreprises technologiques comme Ayrade de lever des capitaux localement et freiner la fuite des cerveaux.

Université 4.0 : de demandeur d’emploi à créateur de richesse.
En marge de sa visite d’inspection à l’Université de Boumerdès, le ministre de l’Enseignement supérieur, Kamel Baddari, a insisté sur l’obligation de muscler les formations en entrepreneuriat. Avec l’extension des horaires d’ouverture des structures universitaires jusqu’à 22h00 pour la recherche et l’innovation, l’ambition nationale est de pousser les diplômés à directement lancer leur propre entité économique plutôt que d’attendre sur le marché classique. 

L’INDICATEUR SRC

45 046
C’est le nombre précis d’enseignants contractuels ayant postulé au dernier grand concours de recrutement sur titres organisé par le ministère de l’Éducation nationale. Avec un taux d’admission définitif de 34,62 % (soit 15 597 candidats retenus), le traitement automatisé de cette opération via la plateforme Tawdif marque un tournant historique. Pour les experts en management, cette réussite technique sonne le glas des longs traitements bureaucratiques traditionnels. Elle fixe un nouveau standard incontournable pour l’ensemble des départements RH en Algérie, désormais sommés de basculer intégralement vers le recrutement 100 % digitalisé.

Mardi 8 septembre 2026- page 8 / édition du centre – ISSN IIII_0074

Propos recueillis par Sarah Raymouche 06 55 69 91 79

Pour lire l’article publié dans le journal Le Soir d’Algérie, consultez le PDF ci-dessous :